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 Sélections de discours

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Trash Khan

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MessageSujet: Sélections de discours   Ven 3 Déc 2010 - 0:25

Un passage (si possible une harangue) vous a particulièrement ému, vous fait réagir très fort?

Alors postez-le!

J'inaugure :

"Avant de quitter la vie de ma propre volonté et avec ma lucidité, j'éprouve le besoin de remplir un dernier devoir : adresser de profonds remerciements au Brésil, ce merveilleux pays qui m'a procuré, ainsi qu'à mon travail, un repos si amical et si hospitalier. De jour en jour, j'ai appris à l'aimer davantage et nulle part ailleurs je n'aurais préféré édifier une nouvelle existence, maintenant que le monde de mon langage a disparu pour moi et que ma patrie spirituelle, l'Europe, s'est détruite elle-même.

Mais à soixante ans passés il faudrait avoir des forces particulières pour recommencer sa vie de fond en comble. Et les miennes sont épuisées par les longues années d'errance. Aussi, je pense qu'il vaut mieux mettre fin à temps, et la tête haute, à une existence où le travail intellectuel a toujours été la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême de ce monde.

Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l'aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux."

Lettre d'adieu de Stefan Zweig, 22 février 1942


Dernière édition par Irax le Ven 3 Déc 2010 - 3:38, édité 1 fois (Raison : Le Sublime Ordre Pentagonal des Chevaliers de la Grammaire m'a vertement tancé)
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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Ven 3 Déc 2010 - 0:45

Une phrase qui m'avait marquée, à propos de l'écrivain:
« Fuir était sa façon d’habiter le monde. Salzbourg-Londres, Londres-New York, New York-Rio. Et après le Brésil, quel au-delà ? » Seksik

Ahah! (autoprovocation)
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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Ven 3 Déc 2010 - 16:39

"Bodies upon the gears" speech

Mario Savio a écrit:
There's a time when the operation of the machine becomes so odious—makes you so sick at heart—that you can't take part. You can't even passively take part. And you've got to put your bodies upon the gears and upon the wheels, upon the levers, upon all the apparatus, and you've got to make it stop. And you've got to indicate to the people who run it, to the people who own it that unless you're free, the machine will be prevented from working at all.
Sproul Hall Steps, December 2, 1964.

http://www.youtube.com/watch?v=KJKbDz4EZio&feature=related
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Pravda Morgendorffer

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Mer 8 Déc 2010 - 4:08

Par un membre de ce forum :

Winston_Churchill a écrit:
We shall go on to the end, we shall fight in France, we shall fight on the seas and oceans, we shall fight with growing confidence and growing strength in the air, we shall defend our Island, whatever the cost may be, we shall fight on the beaches, we shall fight on the landing grounds, we shall fight in the fields and in the streets, we shall fight in the hills; we shall never surrender, and even if, which I do not for a moment believe, this Island or a large part of it were subjugated and starving, then our Empire beyond the seas, armed and guarded by the British Fleet, would carry on the struggle, until, in God's good time, the New World, with all its power and might, steps forth to the rescue and the liberation of the Old.

C'était l'un des meilleurs posts de l'histoire.
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Trash Khan

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Dim 20 Fév 2011 - 6:46

"Je m'adresse au public et je lui dis ceci: je viens de rédiger la déclaration à l'instant.

Le film que vous avez vu a été censuré par la télévision française. Peu importe qu'il ait été censuré d'un mot, d'une phrase, d'une séquence, d'un tiers, des trois quarts, d'un centième. C'est le principe même de la censure qui est épouvantable, abominable et invivable.

En tout cas, pour ma part, je n'ai jamais pu vivre, ni écrire, ni parler sous le régime de la censure.

On m'a prévenu dans l'après-midi de cette coupure qu'on m'opérait, de cette chose inouïe, et j'ai élevé une protestation solennelle.

Mais cette chose inouïe, j'attendais de la voir pour la croire. Je l'ai vue.

En conséquence, je viens de prendre la décision suivante:

Je ne saurais prendre part à un débat qui commence sous le régime de la censure, quelle qu'en soit la victime, moi ou monsieur Royer.



Qu'il soit bien entendu, monsieur Royer, que je ne me dérobe pas à une confrontation entre nous sur le problème des mœurs et de la culpabilité de la société. Je vous propose de la reprendre sur n'importe quelle chaîne de radio libre, s'il en existe, et si évidemment vous renoncez à la censure dont vous constatez ici le désastre.

Quant au peuple français, auquel je viens très modestement de lancer un appel au soulèvement de la vie contre ces espèces de morts que sont la censure et autres fascismes, j'ose non moins modestement lui donner rendez-vous pour bientôt, dans la liberté, pour la liberté.

Messieurs les censeurs, bonsoir!"

Maurice Clavel, dans l'émission À Armes Égales, lundi 13 décembre 1971.
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Trash Khan

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Jeu 14 Avr 2011 - 3:51

"J'appelle cause tout instrument, animal, ou légume raisonnable et qui fait de l'effet. J'appelle effet l'intégrale des différentes différences entre une entité réelle, ou imaginaire, et qui remue, et ce qu'elle remuerait ou ne remuerait pas si elle n'avait pas de cause. Découpez une belle tranche d'effets et farcissez en la cause. Alors tout se complique. Car, en effet, l'effet fait le même effet à la cause que l'effet que la cause lui a causé par le fait."

Professeur Shadoko
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Trash Khan

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Mar 26 Avr 2011 - 4:37

"Si les Allemands déposaient les armes, les accords entre Roosevelt, Churchill et Staline permettraient aux Soviétiques d'occuper toute l'Europe de l'Est et du Sud-Est ainsi que la majeure partie du Reich. Un rideau de fer descendrait aussitôt sur ce territoire"

Paul Joseph GOEBBELS, paru dans l'hebdomadaire Das Reich, février 1945.

Soit un an avant le discours de Churchill se réattribuant le mérite de l'expression "rideau de fer"... Épouvantable de lucidité, Goebbels...
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Trash Khan

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Ven 19 Aoû 2011 - 21:21

"This song is so tough. I don't know what to say. Those guitars rock so hard. The horns punch harder than Mike Tyson. The vibes and flutes add that soft touch. The bongos have stolen my soul. And the drummer is killing the high-hat. This song won't let go of me."

Un contributeur anonyme sur Youtube
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Trash Khan

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Lun 5 Sep 2011 - 21:24

"L'école a été, avec la famille, l'usine, la caserne et accessoirement l'hôpital et la prison le passage inéluctable où la société marchande infléchissait à son profit la destinée des êtres que l'on dit humains.
Le gouvernement qu'elle exerçait sur des natures encore éprises des libertés de l'enfance, l'apparentait, en effet, à ces lieux propres à l'épanouissement et au bonheur que furent - et que demeurent à des degrés divers - l'enclos familial, l'atelier ou le bureau, l'institution militaire, la clinique, les maisons d'arrêt.
L'école a-t-elle perdu le caractère rebutant qu'elle présentait aux XIXe et XXe siècles, quand elle rompait les esprits et les corps aux dures réalités du rendement et de la servitude, se faisant une gloire d'éduquer par devoir, autorité et austérité, non par plaisir et par passion? Rien n'est moins sûr, et l'on ne saurait nier que, sous les apparentes sollicitudes de la modernité, nombre d'archaïsmes continuent de scander la vie des lycéennes et des lycéens.
L'entreprise scolaire n'a-t-elle pas obéi jusqu'à ce jour à une préoccupation dominante: améliorer les techniques de dressage afin que l'animal soit rentable?
Aucun enfant ne franchit le seuil d'une école sans exposer au risque de se perdre; je veux dire de perdre cette vie exubérante, avide de connaissances et d'émerveillements, qu'il serait si exaltant de nourrir, au lieu de la stériliser et de la désespérer sous l'ennuyeux travail du savoir abstrait. Quel terrible constat que ces regards brillants soudain ternis!
Voilà quatre murs. L'assentiment général convient qu'on y sera, avec d'hypocrites égards, emprisonné, contraint, culpabilisé, jugé, honoré, châtié, humilié, étiqueté, manipulé, choyé, violé, consolé, traité en avorton quémandant aide et assistance. "

(Raoul Vaneigem, avertissement aux écoliers et lycéens, 1995)
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Trash Khan

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Mer 14 Sep 2011 - 2:52

"Car en somme, que représente-telle au juste, l'arrivée matinale et discrète, hop, de ce simple bout de papier? Sachons reconstituer tous les détails émouvants du petit miracle, chers amis, et réagissons contre le cynisme indifférent d'une époque impitoyable...

Fixons nos pensées sur le petit village isolé, tout là-bas au bout, à l'ombre d'une plaine sans fin perdue dans les alpages, loin du bruit, où, le soir, on n'entend que le doux ressac de la grève... Mais qu'ouïs-je? Voici, dans cette pauvre chaumière au toit de tuiles rouges, qu'une plume grince sur le papier! C'est celui de cette humble missive!

Oui! Ses devoirs finis, les vaches rentrées à l'écurie et le foin au cellier, une âme enfin peut émerger. Elle fouille l'horizon pour y chercher l'appui d'un écho ami, mais sa main ne trouve que le vide et s'écroule en sanglots. Alors, sur la grosse table de bois mal équarri, entre l'écuelle qui fume et le bon gros chien de berger qui dort, boum! Son regard titubant rencontre soudain la lueur de l'oasis qui sauve: un numéro de l'hebdomadaire "Polite", cadeau de la dernière visite de charité de monsieur le curé...

Son doigt livide et solitaire ânonne sceptiquement quelques lignes... et soudain, badaboum! Le petit cœur glacé de l'abandonné laisse fuser un grand cri: ce texte, ces dessins, ce message violemment amicaux, sont pour lui comme la caresse éclatante d'un chant céleste! Le confident, l'ami, le frère qu'il appelait silencieusement à grands cris, le voilà! Secouant sa torpeur et ses boucles brunes, l'enfant serre contre sa poitrine crispée la page salvatrice! Enfin, rugit-il, je suis compris! Et dans la blondeur poétique de son œil embué, passe enfin le soupir de la délivrance! Il réchauffe ses poumons émaciés à la lueur des rotatives qui vont désormais l'abreuver du bon pain de l'amitié!

Alors, soulevé par le coup de massue de cette révélation, l'orphelin, trempant dans le vieil encrier familial débordant de larmes une plume émoussée mais vibrante, trace sur une page de ce cahier quelques mots: "Cher Monsieur Talon"... L'engrenage est en marche! Sous l'orage nocturne qui fait se coucher les blés endoloris des pâtures, bravant le verglas qui tombe à violent flocons, une petite silhouette héroïque s'avance vers la borne postale qui se dresse à l'entrée du village, près d'un calvaire en granit du pays, et sa main gantée de trous jette tous ses espoirs et sa lettre dans la fente réglementaire et admirablement prévue à cet effet. Demain à l'aube, le hardi facteur rural affrontera d'une canne martiale la poussière et l'insolation pour acheminer l'humble missive jusqu'à la vallée émaillée de pâquerettes où l'attend l'antique autobus campagnard qui cahotera vers la ville illuminée de néons. Là, notre belle administration française va lancer ses machines les plus modernes et tout l'apostolat de ses innombrables employés dans la bagarre. Oui! La petite lettre paysanne sera triée, avec les mêmes égards respectueux et diligents qu'on accorderait aux vœux de bonne année du Vatican lui-même! Tamponnée, emballée, dirigée et finalement remise à notre réceptionniste contre payement de la surtaxe normale vu qu'elle n'est pas suffisamment affranchie, la lettre, exsangue et chiffonnée, hors d'haleine mais triomphante, aboutit enfin entre les mains de celui qui suscita toute l'extraordinaire odyssée d'émotion vraie que je viens de vous narrer: MOI!"

(Greg, "L'entre d'épître", dans Achille Talon persiste et signe, Editions Dargaud, 1969)
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Trash Khan

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Mar 20 Déc 2011 - 16:58

« Je pense que certaines jeunes personnes veulent une expérience plus profonde. Certaines personnes veulent juste être frappés sur la tête et si elles sont frappés assez fort elles ressentiront peut-être quelque chose. Mais d'autres veulent aller au fond des choses et peut-être découvrir plus de richesse. Et je pense que ce sera toujours pareil, ces gens là ne seront pas un grand pourcentage de la population. Un grand pourcentage de la population ne veut pas d'un défi, ils veulent qu'on leur fasse quelque chose, ils ne veulent pas participer. Mais il y aura toujours, peut-être 15%, qui en veulent plus et ils iront le chercher, peut-être que c'est là qu'est l'art. »

Bill Evans
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Trash Khan

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Sam 1 Juin 2013 - 20:52

Pierre Séverin (alias Usul) s'est fendu il y a quelques temps d'un pavé fastueux

J'aimerais ce soir m'offrir ici une tribune. Une tribune pour répondre aux inquiétudes que beaucoup semblent nourrir ces derniers temps. Car voilà quelques mois que je lis ça et là des messages et des posts évoquant une "mafia Nesblog" quand notre association n'est pas évoquée comme une (néo)corporation, façon Ancien Régime (ça c'est ce que j'ai lu ce soir).

Vous aurez compris qu'il s'agit de désigner ici l'équipe Nesblog, du moins la partie émergée de celle ci à savoir l'équipe du 3615, celle de speedgame, celle de Crossed et celle du JdG. Nous serions en train d'entretenir une relation malsaine et consanguine motivée par de sombres intérêts de caste et nous nous serions rapprochés afin d'asseoir sur le paysage de la création vidéo d'internet, une domination quasi monopolistique.
Voici en gros, ce qui nous est reproché.

Il serait facile de balayer ces allégations d'un désinvolte revers de la main et de les mettre sur le compte de la jalousie ou de l'aigreur de certains qui envieraient et notre solidarité et nos positions. C'est pourquoi je n'en ferais rien. J'ai cru comprendre que ce malaise s'était répandu jusque chez ceux qui n'avaient pas une seconde envisagé de se donner eux même en spectacle sur internet.

Ma première réaction fut toute Chiezesque : "ben quoi? je vois pas le problème?". En effet, je ne voyais pas le problème. Je ne comprenais pas en quoi notre association pouvait gêner qui que ce soit. Nous nous étions rapprochés sur les bases d'une camaraderie sincère et non d'un calcul intéressé et nous prenions plaisir à travailler de concert, sans autre arrière pensée.

Mais voilà, j'ai taché de me mettre à la place de ceux qui voient tout cela de l’extérieur et que notre omniprésence inquiète. Il est vrai qu'avec l'arrivée subite du talentueux Karim Debbache, puis celle de LFG sur jeuxvidéo.com, le doute est compréhensible. Nous sommes nous pistonné les uns les autres? Même pas.
Comme Maxime Robinet (le créateur du fond de l'affaire) Karim est allé de son propre chef présenter sa chronique à Jvc et tout ça s'est passé sans qu'aucun autre membre de Nesblog ne fasse pression sur la rédaction de jvc pour qu'elle accepte notre camarade.

Vous voyez donc qu'il n'est pas question ici de se partager ou de se distribuer des positions ou des avantages. En revanche, nous travaillons bel et bien ensemble, je vais même aller plus loin, nous habitons presque ensemble. Fred et Seb, lassés du climat de Perpignan nous ont rejoint en Bretagne il y a de cela quelques mois. Nous faisons le même boulot, il y est question d'image, d'écriture, de comédie, de jeux vidéos et d'internet, nous avons en effet pris plaisir à mettre en commun nos forces de travail, notre matos et nos idées.

Certains se disent fatigués de nos caméos perpétuels, à ceux là je répondrais que nous n'avons pas sous la main tout un vivier de jeunes comédiens, quand il s'agit de dénicher quelqu'un pour un second rôle ou un pnj, eh bien nous faisons avec ce que nous avons. Idem pour Sophie, elle est précisément là parce que c'est la seule jeune fille de notre entourage rompue à la comédie. Quand je l'ai présentée à Fred et Seb, ils étaient ravis d'avoir enfin quelqu'un de dispo pour incarner les éventuels personnages féminins qu'ils allaient finalement pouvoir écrire (et je trouve qu'elle déchire en Zelda vulgos en plus). Il n'est donc pas question de "placer nos amis" mais plutôt de nous offrir de nouvelles options d'écriture et de tournage (un 3615 sur les Lan juste avec Dorian ça aurait été un peu court). J'ai toujours procédé ainsi, toute l'année dernière j'ai fait jouer Realmyop et CdV, je vois pas pourquoi je ne ferais pas aussi tourner Fred et Seb (et Nico, ça va Nico, je peux?).

Mais allons un peu plus loin, je vais vous dire comment j'interprète le malaise que notre collusion a pu susciter chez une partie de notre public.

Les "Vidéo-Makers" nouent sur internet une relation toute particulière avec leur public. Il y est question en effet d'honnêteté et d'authenticité, à l'inverse de ce qui peut se produire à la télé, quand on regarde quelqu'un sur le net, on aime savoir qu'on a dans son écran, une vraie personne. Quelqu'un qui fait son truc chez lui, qui bricole. Si Norman fonctionne sur le net et pas au cinéma c'est en partie à cause de cela: il parait plus vrai quand il est seul, dans sa chambre, avec des fringues qui trainent par terre. Y'a de ça dans les épisodes du JdG, y'a de ça dans le 3615 aussi, toujours un peu cheap, y'a de ça dans notre jeu d'acteur un peu aléatoire, y'a de ça dans ma chemise pas repassée et dans mon décor bancal. Vous savez que vous avez en face de vous des vrais gens, des comme vous mais qui font des vidéos.
J'aime bien comparer ça au fait de regarder un groupe jouer un morceau à la télé ou de le regarder en vrai. Eh ben en vrai on voit mieux qu'ils tapent ou grattent des trucs, pile en même temps et que le bruit est mélodieux, qu'il y a pas de trucage et tant pis si il y a deux trois fausses notes, au moins tout le reste parait d'autant plus authentique, alors qu'à la télé ben... voilà quoi, c'est joli mais ça retient pas l'attention pareil, c'est plus banal quoi, heureusement que ça sonne juste, ça passe à la télé...

J'ai l'impression que vous avez peur qu'on oublie qu'on est des vrais gens, qu'on reproduise des trucs de copinages de la télé et de la presse et qu'on oublie tout ce qu'internet peut avoir de particulier. Plutôt que plein d'individus authentiques et sincères, certains craignent que nous devenions un groupe cynique et blazé, alors même que nous vous devons tout, nous serions alors enclins à ne vivre qu'entre nous et à vous regarder de haut, comme vous regardent de haut les professionnels des médias dominants, eux qui ont volontiers tendance à considérer le public comme une masse informe et médiocre, eux pour qui vous n'êtes qu'un moyen de faire avancer leur intérêt immédiat, intérêt de pouvoir, d'argent ou de carrière. Quand nous en serons là, j'espère qu'il s'en trouvera quelques uns pour me rappeler ce que j'ai pu écrire cette nuit, ou ce que j'ai pu dire parfois. Nous n'en sommes pas encore à vous voir comme une masse d'abonnés qu'on s'échangerait et qu'on s'offrirait les uns aux autres pour le bon plaisir de notre petit groupe.

En nous professionnalisant et en nous rassemblant, nous aurions donc cessé d'être autant d'individus potentiellement créateurs d'empathie et serions devenus un groupe avec tout ce que le"groupe" peut avoir d'inhumain ou d’impersonnel quand il prend par exemple le visage d'une entreprise ou d'une institution.
Cette angoisse, je la comprends, bien qu'elle ne m'ait jamais été formulée telle quelle. A celle ci je répondrais que vous n'avez pas idée à quel point nous ne nous éloignons pas de vous, vous n'avez pas idée à quel point Fred peut scruter la moindre de vos réactions, soucieux qu'il est de ne jamais vous décevoir, à quel point Dorian et moi même prenons en compte les remarques qui nous sont faites et combien celles ci peuvent et nous motiver et nous affecter. Car c'est bien pour ça que je vous écris ce putain de pavey. Quand nous lisons "Mafia Nesblog" ou ce genre de choses, ça nous blesse quand même pas mal, je ne parlerais qu'en mon nom mais je sais qu'il en est de même pour les autres: que l'on en vienne à supposer que nous puissions avoir à ce point oublié d'où nous venons et grâce à qui nous pouvons aujourd'hui vivre de ce que nous produisons, supposer que nous nous soyons mis à reproduire nous même des comportements et des attitudes que nous avons tant reproché aux "professionnels" des médias et du divertissement (mépris du public, copinage, avidité, consanguinité intéressée et calculatrice), supposer qu'on puisse nous reprocher cela à nous aussi, oui, ça nous blesse un peu, enfin moi ça me blesse pas mal, quand j'y réfléchis. Et en même temps je me dis que vous avez raison de rester méfiants, parce que je pense que je le serais moi même.

Il ne nous reste plus qu'à vous prouver que nous n'avons pas changé de cap, que nous sommes toujours à votre service le plus honnêtement du monde et que notre collaboration peut faire naitre des trucs vraiment sympas, des fois. C'est tout ce que je peux faire, comme gage de sincérité, je sais que ça vaut pas grand chose ce genre de discours, surtout en ces temps d'hypocrisie et de cynisme généralisé (suivez mon regard), dites vous juste qu'on a choisi notre camp et que notre camp, c'est internet, et c'est pas pour rien.

Merci de m'avoir lu.

Usul
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Trash Khan

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Sam 15 Mar 2014 - 3:59

Ici, la protestation, aussi véhémente qu'inutile, de Nicolas Julliard

"“Ce soir, je viens de chanter pour la dernière fois sous le nom de Fauve. Ce nom d’artiste n’est plus le mien. Le jeu s’achève, poker menteur.
Le deuil n’est pas facile à faire. Depuis deux ans, je vis avec cette douleur. La découverte, d’abord, au hasard du web, d’une vidéo d’un Fauve qui n’est pas moi. Contact par Facebook, début de discussion. Je tente de leur faire comprendre la situation: depuis 2004, j’ai publié 3 albums de pop anglophone sous ce nom, sur un label indépendant. J’ai donné de nombreux concerts, en Suisse et en France, ai eu les louanges de la presse spécialisée (dont Les Inrocks) et de nombreux musiciens. Bien sûr, mes ventes de disques se comptent en milliers d’exemplaires, pas en millions. Succès trop confidentiel pour inspirer le respect.

Malgré mes demandes répétées, alors qu’il n’existe encore que par deux vidéos, le collectif français ne voit pas la nécessité de changer de nom. Et tandis que son succès va croissant, la confusion que je redoutais s’installe. Des chroniqueurs confondent l’un et l’autre. Dans la rue, des gens m’arrêtent pour me féliciter, croyant reconnaître l’auteur invisible de “Kané” ou de “Nuits fauves”. Je passe sur la souffrance quotidienne de voir grandir le phénomène, l’humiliation de se voir proposer de faire leur première partie, “parce que Fauve et Fauve, ça serait rigolo”.

Au delà de ce que je vis comme une dépossession profonde, je m’interroge. Un nom d’artiste, unique et précieux, est-il aujourd’hui soumis au régime du libéralisme le plus sauvage, à la loi du plus fort? Qui n’a pas les moyens d’engager des démarches juridiques peut-il se faire voler ce nom avec lequel il vit depuis dix ans, ce nom qui devient prénom à force d’être assimilé à soi? Oui, Fauve ≠ a tué Fauve. Ma musique vivra, ailleurs, sous un autre nom. Il y a du sang, sur la pochette de leur album. Ne cherchez pas plus loin”

Je le poste ici, pour ne pas oublier, parce que je ne sais que penser de tout ça, et que, qu'il aie tort ou raison, ça fait mal. S'il a raison, son discours légitime est un cri bien plus qu'un soupir.

S'il a tort, c'est une gesticulation injustifiée remplie d'amertume et de jalousie.

Et dans les deux cas, le marché de la musique (car la culture est un produit, une marchandise, des marques dans les bacs peut-être plus que des marques dans la gueule, et ce produit se vend comme on vendait les poissons, à la criée) en sort encore plus perdant.
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Trash Khan

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Jeu 24 Avr 2014 - 18:18

"The Matrix is a system, Neo. That system is our enemy. When you're inside, you look around you, what do you see? Businessmen, teachers, lawyers, carpenters; the very minds of the people we are trying to save. But until we do, these people are still a part of that System, and that makes them our enemy. You have to understand, most of these people are not ready to be unplugged; and many of them are so hopelessly dependent on the System that they will fight to protect it."
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Trash Khan

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Ven 2 Mai 2014 - 3:29

"Many that live deserve death. And some that die deserve life. Can you give it to them? Then do not be too eager to deal out death in judgement.” Tolkien
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Trash Khan

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Dim 24 Aoû 2014 - 19:48

L'Appel aux névrosés

Névrosés, je vous salue !

Parce que vous voyez de la sensibilité dans l'insensibilité du monde, et de l'incertitude dans ses certitudes.
Parce que souvent vous sentez les autres aussi bien que vous-mêmes.
Parce que vous ressentez l'anxiété du monde tout comme sa prétention et son étroitesse sans fin.
Soyez salués…
Pour la phobie de laver la saleté du monde de vos mains.
Pour votre peur d'être enfermés dans les limitations du monde et pour votre crainte de l'absurdité de l'existence.
Pour la délicatesse que vous avez de ne pas dire aux autres ce que vous voyez en eux.
Pour votre maladresse à négocier avec les choses pratiques et votre sens pratique à négocier avec des choses abstraites et inconnues.
Pour votre réalisme transcendantal et pour votre manque de réalisme quotidien.
Pour votre goût de l'exclusivité et pour la peur de perdre vos amis intimes.
Pour votre créativité et votre extase.
Pour votre mésadaptation à ce qui est et votre adaptation à ce qui devrait être.
Pour vos habiletés grandes mais inutilisées.
Pour le fait que vous vous laissez " traiter " au lieu de traiter les autres.
Pour votre pouvoir céleste sans cesse réprimé par la force brutale.
Pour ce qui est prescient, non dit et infini en vous.
Pour la solitude et l'étrangeté de vos manières d'être.

Je vous salue !

Kazimierz Dabrowski
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Caramel

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Dim 24 Aoû 2014 - 20:27

Trash Khan a écrit:
L'Appel aux névrosés

Névrosés, je vous salue !

Parce que vous voyez de la sensibilité dans l'insensibilité du monde, et de l'incertitude dans ses certitudes.
Parce que souvent vous sentez les autres aussi bien que vous-mêmes.
Parce que vous ressentez l'anxiété du monde tout comme sa prétention et son étroitesse sans fin.
Soyez salués…
Pour la phobie de laver la saleté du monde de vos mains.
Pour votre peur d'être enfermés dans les limitations du monde et pour votre crainte de l'absurdité de l'existence.
Pour la délicatesse que vous avez de ne pas dire aux autres ce que vous voyez en eux.
Pour votre maladresse à négocier avec les choses pratiques et votre sens pratique à négocier avec des choses abstraites et inconnues.
Pour votre réalisme transcendantal et pour votre manque de réalisme quotidien.
Pour votre goût de l'exclusivité et pour la peur de perdre vos amis intimes.
Pour votre créativité et votre extase.
Pour votre mésadaptation à ce qui est et votre adaptation à ce qui devrait être.
Pour vos habiletés grandes mais inutilisées.
Pour le fait que vous vous laissez " traiter " au lieu de traiter les autres.
Pour votre pouvoir céleste sans cesse réprimé par la force brutale.
Pour ce qui est prescient, non dit et infini en vous.
Pour la solitude et l'étrangeté de vos manières d'être.

Je vous salue !

Kazimierz Dabrowski

J'aime, j'aime, j'aime. Très beaucoup !

________________
Profil partie de Loup Garou :

Nom : Johnny "Caramel" Waite
Age : 40 ans
Description physique : Taille moyenne, cheveux bruns avec parfois des reflets verdâtres, yeux globuleux
Origine : Insmouth, Massachusetts
Profession : vendeur itinérant
Particularités : Refuse obstinément d'évoquer son enfance, sa famille et sa ville natale. Vit au village par intermittence, en raison de son métier

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Caramel dit : Je peux faire Caca en paix ?


Ronge tes barreaux avec les dents
Le soleil est là qui t'attend
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Trash Khan

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Sam 6 Juin 2015 - 14:39

"J’ai rencontré Serge Gainsbourg à Londres.

Il logeait dans une petite maison à Chelsea avec Jane, et moi dans une chambre sans dessus dessous à l’hôtel Caddogan, là où Oscar Wilde, un de mes auteurs préférés, passa ses dernières heures de liberté avant d’être jeté en prison.

A l’époque c’était un lieu totalement décadent, mais les lits de travers, les rideaux déchirés, les escaliers branlants, les portes impossible à ouvrir ni à fermer, le bar mythique fréquenté par Edouard VII et ses maîtresses, et où le garçon ratait une fois sur deux le mélange instable et subtil des Irish coffe, m’enchantaient. Aujourd’hui le Caddogan est un palace, et ses riches occupants ignorent certainement qu’un pauvre forçat a dormi là.

Après l’enregistrement de la musique d’un film de Robert Benayoun, que nous avions écrite ensemble, Serge me parle d’un projet, « Melody Nelson ».
Comme j’attends les détails, il me dit : « Je n’ai que le titre. Pas de musiques, pas de paroles, rien. As-tu quelque chose dans tes tiroirs ? »
Je me souviens exactement de l’expression, car j’avais alors compris « As-tu quelque chose de méritoire ? »
J’ai écrit certaines musiques, Serge d’autres, et nous avons conçu toute une suite de chansons.
Il y en avait même une qui s’appelait « Melody au zoo ». C’était un peu « Bécassine à la plage ».
Serge me disait : « à nous deux on est Cole Porter, les paroles et la musique, je suis Cole et tu es Porter ».
Alors nous sommes allé au studio, avec une rythmique composée de Big Jim Sullivan, Vic Flick, Dougie Wright et Herbie Flowers.
Je jouais les claviers et nous avons enregistré une heure de musique.
Toujours pas de texte.
Rentrés à Paris nous avons sélectionné les meilleurs moments, sur lesquels j’ai écrit des cordes, que nous avons enregistrées au studio des Dames avec des musiciens de l’Opéra de Paris.
Ensuite Serge à conçu le texte, l’histoire de Melody Nelson, en s’inspirant de la musique et des cordes.
Il était à l’époque très impressionné par les sonnets héroïques de José Maria de Heredia, et je crois qu’il en reste un parfum, principalement dans « Cargo culte ».
Comme nous n’y connaissions rien ni l’un ni l’autre en automobiles, et à fortiori en Rolls Royce, mon père nous a fourni une liste de noms, où Serge a puisé « Silver Ghost », évidemment.
La sortie du disque a été un échec."

Jean-Claude Vannier
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Caedere

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Sam 6 Juin 2015 - 19:28

Trash Khan a écrit:

"Avant de quitter la vie de ma propre volonté et avec ma lucidité, j'éprouve le besoin de remplir un dernier devoir : adresser de profonds remerciements au Brésil, ce merveilleux pays qui m'a procuré, ainsi qu'à mon travail, un repos si amical et si hospitalier. De jour en jour, j'ai appris à l'aimer davantage et nulle part ailleurs je n'aurais préféré édifier une nouvelle existence, maintenant que le monde de mon langage a disparu pour moi et que ma patrie spirituelle, l'Europe, s'est détruite elle-même.

Mais à soixante ans passés il faudrait avoir des forces particulières pour recommencer sa vie de fond en comble. Et les miennes sont épuisées par les longues années d'errance. Aussi, je pense qu'il vaut mieux mettre fin à temps, et la tête haute, à une existence où le travail intellectuel a toujours été la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême de ce monde.

Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l'aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux."

Lettre d'adieu de Stefan Zweig, 22 février 1942

Zweig, ce grand ! <3
Je trouve que dans ses nouvelles, il arrive à exprimer les émotions, les sentiments d'une façon si juste et délicate...
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Trash Khan

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Sam 6 Juin 2015 - 19:50

Bienvenue ici, Caedere.

Je poste ici un oubli fondamental, à savoir le discours de Robert Badinter contre la peine de mort. Aujourd'hui, les extrêmes s'affrontent et certains veulent contrer l'insupportable par l'intolérable, justement ceux qui ne prônent pas la tolérance.

Voici donc le texte intégral, avec des passages extraordinaires. Bonne lecture!

"M. le garde des sceaux. Monsieur le président, mesdames, messieurs les députés, j'ai l'honneur au nom du Gouvernement de la République, de demander à l'Assemblée nationale l'abolition de la peine de mort en France.

En cet instant, dont chacun d'entre vous mesure la portée qu'il revêt pour notre justice et pour nous, je veux d'abord remercier la commission des lois parce qu'elle a compris l'esprit du projet qui lui était présenté et, plus particulièrement, son rapporteur, M. Raymond Forni, non seulement parce qu'il est un homme de cœur et de talent mais parce qu'il a lutté dans les années écoulées pour l'abolition. Au-delà de sa personne, et comme lui, je tiens à remercier tous ceux, quelle que soit leur appartenance politique qui, au cours des années passées, notamment au sein des commissions des lois précédentes, ont également œuvré pour que l'abolition soit décidée, avant même que n'intervienne le changement politique majeur que nous connaissons.

Cette communion d'esprit, cette communauté de pensée à travers les clivages politiques montrent bien que le débat qui est ouvert aujourd'hui devant vous est d'abord un débat de conscience et le choix auquel chacun d'entre vous procédera l'engagera personnellement.

Raymond Forni a eu raison de souligner qu'une longue marche s'achève aujourd'hui. Près de deux siècles se sont écoulés depuis que dans la première assemblée parlementaire qu'ait connue la France, Le Pelletier de Saint-Fargeau demandait l'abolition de la peine capitale. C'était en 1791.

Je regarde la marche de la France.

La France est grande, non seulement par sa puissance, mais au-delà de sa puissance, par l'éclat des idées, des causes, de la générosité qui l'ont emporté aux moments privilégiés de son histoire.

La France est grande parce qu'elle a été la première en Europe à abolir la torture malgré les esprits précautionneux qui, dans le pays, s'exclamaient à l'époque que, sans la torture, la justice française serait désarmée, que, sans la torture, les bons sujets seraient livrés aux scélérats.

La France a été parmi les premiers pays du monde à abolir l'esclavage, ce crime qui déshonore encore l'humanité.

Il se trouve que la France aura été, en dépit de tant d'efforts courageux l'un des derniers pays, presque le dernier - et je baisse la voix pour le dire - en Europe occidentale, dont elle a été si souvent le foyer et le pôle, à abolir la peine de mort.

Pourquoi ce retard? Voilà la première question qui se pose à nous.

Ce n'est pas la faute du génie national. C'est de France, c'est de cette enceinte, souvent, que se sont levées les plus grandes voix, celles qui ont résonné le plus haut et le plus loin dans la conscience humaine, celles qui ont soutenu, avec le plus d'éloquence la cause de l'abolition. Vous avez, fort justement, monsieur Forni, rappelé Hugo, j'y ajouterai, parmi les écrivains, Camus. Comment, dans cette enceinte, ne pas penser aussi à Gambetta, à Clemenceau et surtout au grand Jaurès? Tous se sont levés. Tous ont soutenu la cause de l'abolition. Alors pourquoi le silence a-t-il persisté et pourquoi n'avons-nous pas aboli?

Je ne pense pas non plus que ce soit à cause du tempérament national. Les Français ne sont certes pas plus répressifs, moins humains que les autres peuples. Je le sais par expérience. Juges et jurés français savent être aussi généreux que les autres. La réponse n'est donc pas là. Il faut la chercher ailleurs.

Pour ma part j'y vois une explication qui est d'ordre politique. Pourquoi?

L'abolition, je l'ai dit, regroupe, depuis deux siècles, des femmes et des hommes de toutes les classes politiques et, bien au-delà, de toutes les couches de la nation.

Mais si l'on considère l'histoire de notre pays, on remarquera que l'abolition, en tant que telle, a toujours été une des grandes causes de la gauche française. Quand je dis gauche, comprenez moi, j'entends forces de changement, forces de progrès, parfois forces de révolution, celles qui, en tout cas, font avancer l'histoire.

Examinez simplement ce qui est la vérité. Regardez-la.

J'ai rappelé 1791, la première Constituante, la grande Constituante. Certes elle n'a pas aboli, mais elle a posé la question, audace prodigieuse en Europe à cette époque. Elle a réduit le champ de la peine de mort, plus que partout ailleurs en Europe.

La première assemblée républicaine que la France ait connue, la grande Convention, le 4 brumaire an IV de la République, a proclamé que la peine de mort était abolie en France à dater de l'instant où la paix générale serait rétablie.

La paix fut rétablie mais avec elle Bonaparte arriva. Et la peine de mort s'inscrivit dans le code pénal qui est encore le nôtre, plus pour longtemps, il est vrai.

Mais suivons les élans.

La Révolution de 1830 a engendré, en 1832, la généralisation des circonstances atténuantes ; le nombre des condamnations à mort diminue aussitôt de moitié.

La Révolution de 1848 entraîna l'abolition de la peine de mort en matière politique que la France ne remettra plus en cause jusqu'à la guerre de 1939.

Il faudra attendre ensuite qu'une majorité de gauche soit établie au centre de la vie politique française, dans les années qui suivent 1900, pour que soit à nouveau soumise aux représentants du peuple la question de l'abolition. C'est alors qu'ici même s'affrontèrent dans un débat dont l'histoire de l'éloquence conserve pieusement le souvenir vivant, et Barrès et Jaurès.

Jaurès - que je salue en votre nom à tous - a été, de tous les orateurs de la gauche, de tous les socialistes, celui qui a mené le plus haut, le plus loin, le plus noblement l'éloquence du coeur et l'éloquence de la raison, celui qui a servi, comme personne, le socialisme, la liberté et l'abolition.

Jaurès appartient, au même titre que d'autres hommes politiques, à l'histoire de notre pays.

Messieurs, j'ai salué Barrès en dépit de l'éloignement de nos conceptions sur ce point ; je n'ai pas besoin d'insister.

Mais je dois rappeler, puisque, à l'évidence, sa parole n'est pas éteinte en vous, la phrase que prononça Jaurès: «La peine de mort est contraire à ce que l'humanité depuis deux mille ans a pensé de plus haut et rêve de plus noble. Elle est contraire à la fois à l'esprit du christianisme et à l'esprit de la Révolution.»

En 1908, Briand, à son tour, entreprit de demander à la Chambre l'abolition. Curieusement, il ne le fit pas en usant de son éloquence. Il s'efforça de convaincre en représentant à la Chambre une donnée très simple, que l'expérience récente - de l'école positiviste - venait de mettre en lumière.

Il fit observer en effet que par suite du tempérament divers des Présidents de la République, qui se sont succédé à cette époque de grande stabilité sociale et économique, la pratique de la peine de mort avait singulièrement évolué pendant deux fois dix ans: 1888-1897, les Présidents faisaient exécuter ; 1898-1907, les Présidents - Loubet, Fallières - abhorraient la peine de mort et, par conséquent, accordaient systématiquement la grâce. Les données étaient claires: dans la première période où l'on pratique l'exécution: 3 066 homicides ; dans la seconde période, où la douceur des hommes fait qu'ils y répugnent et que la peine de mort disparaît de la pratique répressive: 1 068 homicides, près de la moitié.

Telle est la raison pour laquelle Briand, au-delà même des principes, vint demander à la Chambre d'abolir la peine de mort qui, la France venait ainsi de le mesurer, n'était pas dissuasive.

Il se trouva qu'une partie de la presse entreprit aussitôt une campagne très violente contre les abolitionnistes. Il se trouva qu'une partie de la Chambre n'eut point le courage d'aller vers les sommets que lui montrait Briand. C'est ainsi que la peine de mort demeura en 1908 dans notre droit et dans notre pratique.

Depuis lors - soixante-quinze ans - jamais, une assemblée parlementaire n'a été saisie d'une demande de suppression de la peine de mort.

Je suis convaincu - cela vous fera plaisir - d'avoir certes moins d'éloquence que Briand mais je suis sûr que, vous, vous aurez plus de courage et c'est cela qui compte.

Les temps passèrent.

On peut s'interroger: pourquoi n'y a-t-il rien eu en 1936? La raison est que le temps de la gauche fut compté. L'autre raison, plus simple, est que la guerre pesait déjà sur les esprits. Or, les temps de guerre ne sont pas propices à poser la question de l'abolition. Il est vrai que la guerre et l'abolition ne cheminent pas ensemble.

La Libération. Je suis convaincu, pour ma part, que, si le gouvernement de la Libération n'a pas posé la question de l'abolition, c'est parce que les temps troublés, les crimes de la guerre, les épreuves terribles de l'occupation faisaient que les sensibilités n'étaient pas à cet égard prêtes. Il fallait que reviennent non seulement la paix des armes mais aussi la paix des coeurs.

Cette analyse vaut aussi pour les temps de la décolonisation.

C'est seulement après ces épreuves historiques qu'en vérité pouvait être soumise à votre assemblée la grande question de l'abolition.

Je n'irai pas plus loin dans l'interrogation - M. Forni l'a fait - mais pourquoi, au cours de la dernière législature, les gouvernements n'ont-ils pas voulu que votre assemblée soit saisie de l'abolition alors que la commission des lois et tant d'entre vous, avec courage, réclamaient ce débat? Certains membres du gouvernement - et non des moindres - s'étaient déclarés, à titre personnel, partisans de l'abolition mais on avait le sentiment à entendre ceux qui avaient la responsabilité de la proposer, que, dans ce domaine, il était, là encore, urgent d'attendre.

Attendre, après deux cents ans!

Attendre, comme si la peine de mort ou la guillotine était un fruit qu'on devrait laisser mûrir avant de le cueillir!

Attendre? Nous savons bien en vérité que la cause était la crainte de l'opinion publique. D'ailleurs, certains vous diront, mesdames, messieurs les députés, qu'en votant l'abolition vous méconnaîtriez les règles de la démocratie parce que vous ignoreriez l'opinion publique. Il n'en est rien.

Nul plus que vous, à l'instant du vote sur l'abolition, ne respectera la loi fondamentale de la démocratie.

Je me réfère non pas seulement à cette conception selon laquelle le Parlement est, suivant l'image employée par un grand Anglais, un phare qui ouvre la voie de l'ombre pour le pays, mais simplement à la loi fondamentale de la démocratie qui est la volonté du suffrage universel et, pour les élus, le respect du suffrage universel.

Or, à deux reprises, la question a été directement - j'y insiste - posée devant l'opinion publique.

Le Président de la République a fait connaître à tous, non seulement son sentiment personnel, son aversion pour la peine de mort, mais aussi, très clairement, sa volonté de demander au Gouvernement de saisir le Parlement d'une demande d'abolition, s'il était élu. Le pays lui a répondu: oui.

Il y a eu ensuite des élections législatives. Au cours de la campagne électorale. il n'est pas un des partis de gauche qui n'ait fait figurer publiquement dans son programme...

Le pays a élu une majorité de gauche ; ce faisant, en connaissance de cause, il savait qu'il approuvait un programme législatif dans lequel se trouvait inscrite, au premier rang des obligations morales, l'abolition de la peine de mort.

Lorsque vous la voterez, c'est ce pacte solennel, celui qui lie l'élu au pays, celui qui fait que son premier devoir d'élu est le respect de l'engagement pris avec ceux qui l'ont choisi, cette démarche de respect du suffrage universel et de la démocratie qui sera la vôtre.

D'autres vous diront que l'abolition, parce qu'elle pose question à toute conscience humaine, ne devrait être décidée que par la voie de référendum. Si l'alternative existait, la question mériterait sans doute examen. Mais, vous le savez aussi bien que moi et Raymond Forni l'a rappelé, cette voie est constitutionnellement fermée.

Je rappelle à l'Assemblée - mais en vérité ai-je besoin de le faire? - que le général de Gaulle, fondateur de la Vème République, n'a pas voulu que les questions de société ou, si l'on préfère, les questions de morale soient tranchées par la procédure référendaire.

Je n'ai pas besoin non plus de vous rappeler, mesdames, messieurs les députés, que la sanction pénale de l'avortement aussi bien que de la peine de mort se trouvent inscrites dans les lois pénales qui, aux termes de la Constitution, relèvent de votre seul pouvoir.

Par conséquent, prétendre s'en rapporter à un référendum, ne vouloir répondre que par un référendum, c'est méconnaître délibérément à la fois l'esprit et la lettre de la Constitution et c'est, par une fausse habileté, refuser de se prononcer publiquement par peur de l'opinion publique.

Rien n'a été fait pendant les années écoulées pour éclairer cette opinion publique. Au contraire! On a refusé l'expérience des pays abolitionnistes ; on ne s'est jamais interrogé sur le fait essentiel que les grandes démocraties occidentales, nos proches, nos sœurs, nos voisines, pouvaient vivre sans la peine de mort. On a négligé les études conduites par toutes les grandes organisations internationales, tels le Conseil de l'Europe, le Parlement européen, les Nations unies elles-mêmes dans le cadre du comité d'études contre le crime. On a occulté leurs constantes conclusions. Il n'a jamais, jamais été établi une corrélation quelconque entre la présence ou l'absence de la peine de mort dans une législation pénale et la courbe de la criminalité sanglante. On a, par contre, au lieu de révéler et de souligner ces évidences, entretenu l'angoisse, stimulé la peur, favorisé la confusion. On a bloqué le phare sur l'accroissement indiscutable, douloureux, et auquel il faudra faire face, mais qui est lié à des conjonctures économiques et sociales, de la petite et moyenne délinquance de violence, celle qui, de toute façon, n'a jamais relevé de la peine de mort. Mais tous les esprits loyaux s'accordent sur le fait qu'en France la criminalité sanglante n'a jamais varié - et même, compte tenu du nombre d'habitants, tend plutôt à stagner ; on s'est tu. En un mot, s'agissant de l'opinion, parce qu'on pensait aux suffrages, on a attisé l'angoisse collective et on a refusé à l'opinion publique les défenses de la raison.

En vérité, la question de la peine de mort est simple pour qui veut l'analyser avec lucidité. Elle ne se pose pas en termes de dissuasion, ni même de technique répressive, mais en termes de choix politique ou de choix moral.

Je l'ai déjà dit, mais je le répète volontiers au regard du grand silence antérieur: le seul résultat auquel ont conduit toutes les recherches menées par les criminologues est la constatation de l'absence de lien entre la peine de mort et l'évolution de la criminalité sanglante. Je rappelle encore à cet égard les travaux du Conseil de l'Europe de 1962 ; le Livre blanc anglais, prudente recherche menée à travers tous les pays abolitionnistes avant que les Anglais ne se décident à abolir la peine de mort et ne refusent depuis lors, par deux fois, de la rétablir ; le Livre blanc canadien, qui a procédé selon la même méthode ; les travaux conduits par le comité pour la prévention du crime créé par l'ONU., dont les derniers textes ont été élaborés l'année dernière à Caracas ; enfin, les travaux conduits par le Parlement européen, auxquels j'associe notre amie Mme Roudy, et qui ont abouti à ce vote essentiel par lequel cette assemblée, au nom de l'Europe qu'elle représente, de l'Europe occidentale bien sûr, s'est prononcée à une écrasante majorité pour que la peine de mort disparaisse de l'Europe. Tous, tous se rejoignent sur la conclusion que j'évoquais.

Il n'est pas difficile d'ailleurs, pour qui veut s'interroger loyalement, de comprendre pourquoi il n'y a pas entre la peine de mort et l'évolution de la criminalité sanglante ce rapport dissuasif que l'on s'est si souvent appliqué à chercher sans trouver sa source ailleurs, et j'y reviendrai dans un instant. Si vous y réfléchissez simplement, les crimes les plus terribles, ceux qui saisissent le plus la sensibilité publique - et on le comprend - ceux qu'on appelle les crimes atroces sont commis le plus souvent par des hommes emportés par une pulsion de violence et de mort qui abolit jusqu'aux défenses de la raison. A cet instant de folie, à cet instant de passion meurtrière, l'évocation de la peine, qu'elle soit de mort ou qu'elle soit perpétuelle, ne trouve pas sa place chez l'homme qui tue.

Qu'on ne me dise pas que, ceux-là, on ne les condamne pas à mort. Il suffirait de reprendre les annales des dernières années pour se convaincre du contraire. Olivier, exécuté, dont l'autopsie a révélé que son cerveau présentait des anomalies frontales. Et Carrein, et Rousseau, et Garceau.

Quant aux autres, les criminels dits de sang-froid, ceux qui pèsent les risques, ceux qui méditent le profit et la peine, ceux-là, jamais vous ne les retrouverez dans des situations où ils risquent l'échafaud. Truands raisonnables, profiteurs du crime, criminels organisés, proxénètes, trafiquants, maffiosi, jamais vous ne les trouverez dans ces situations-là. Jamais!

Ceux qui interrogent les annales judiciaires, car c'est là où s'inscrit dans sa réalité la peine de mort, savent que dans les trente dernières années vous n'y trouvez pas le nom d'un «grand» gangster, Si l'on peut utiliser cet adjectif en parlant de ce type d'hommes. Pas un seul «ennemi public» n'y a jamais figuré.

Ce sont les autres, ceux que j'évoquais précédemment qui peuplent ces annales.

En fait, ceux qui croient à la valeur dissuasive de la peine de mort méconnaissent la vérité humaine. La passion criminelle n'est pas plus arrêtée par la peur de la mort que d'autres passions ne le sont qui, celles-là, sont nobles.

Et si la peur de la mort arrêtait les hommes, vous n'auriez ni grands soldats, ni grands sportifs. Nous les admirons, mais ils n'hésitent pas devant la mort. D'autres, emportés par d'autres passions, n'hésitent pas non plus. C'est seulement pour la peine de mort qu'on invente l'idée que la peur de la mort retient l'homme dans ses passions extrêmes. Ce n'est pas exact.

Et, puisqu'on vient de prononcer le nom de deux condamnés à mort qui ont été exécutés, je vous dirai pourquoi, plus qu'aucun autre, je puis affirmer qu'il n'y a pas dans la peine de mort de valeur dissuasive: sachez bien que, dans la foule qui, autour du palais de justice de Troyes, criait au passage de Buffet et de Bontems: «A mort Buffet! A mort Bontems!» se trouvait un jeune homme qui s'appelait Patrick Henry. Croyez-moi, à ma stupéfaction, quand je l'ai appris, j'ai compris ce que pouvais signifier, ce jour-là, la valeur dissuasive de la peine de mort!

Et pour vous qui êtes hommes d'Etat, conscients de vos responsabilités, croyez-vous que les hommes d’État, nos amis, qui dirigent le sort et qui ont la responsabilité des grandes démocraties occidentales, aussi exigeante que soit en eux la passion des valeurs morales qui sont celles des pays de liberté, croyez-vous que ces hommes responsables auraient voté l'abolition ou n'auraient pas rétabli la peine capitale s'ils avaient pensé que celle-ci pouvait être de quelque utilité par sa valeur dissuasive contre la criminalité sanglante? Ce serait leur faire injure que de le penser.

Il suffit, en tout cas, de vous interroger très concrètement et de prendre la mesure de ce qu'aurait signifié exactement l'abolition si elle avait été votée en France en 1974, quand le précédent Président de la République confessait volontiers, mais généralement en privé, son aversion personnelle pour la peine de mort.

L'abolition votée an 1974, pour le septennat qui s'est achevé en 1981, qu'aurait-elle signifié pour la sûreté et la sécurité des Français? Simplement ceci: trois condamnés à mort, qui se seraient ajoutés au 333 qui se trouvent actuellement dans nos établissements pénitentiaires. Trois de plus.

Lesquels? Je vous les rappelle. Christian Ranucci: je n'aurais garde d'insister, il y a trop d'interrogations qui se lèvent à son sujet, et ces seules interrogations suffisent, pour toute conscience éprise de justice, à condamner la peine de mort. Jérôme Carrein: débile, ivrogne, qui a commis un crime atroce, mais qui avait pris par la main devant tout le village la petite fille qu'il allait tuer quelques instants plus tard, montrant par là même qu'il ignorait la force qui allait l'emporter. Enfin, Djandoubi, qui était unijambiste et qui, quelle que soit l'horreur - et le terme n'est pas trop fort - de ses crimes, présentait tous les signes d'un déséquilibre et qu'on a emporté sur l'échafaud après lui avoir enlevé sa prothèse.

Loin de moi l'idée d'en appeler à une pitié posthume: ce n'est ni le lieu ni le moment, mais ayez simplement présent à votre esprit que l'on s'interroge encore à propos de l'innocence du premier, que le deuxième était un débile et le troisième un unijambiste.

Peut-on prétendre que si ces trois hommes se trouvaient dans les prisons françaises la sécurité de nos concitoyens se trouverait de quelque façon compromise?

La question ne se pose pas, et nous le savons tous, en termes de dissuasion ou de technique répressive, mais en termes politiques et surtout de choix moral.

Que la peine de mort ait une signification politique, il suffirait de regarder la carte du monde pour le constater. Je regrette qu'on ne puisse pas présenter une telle carte à l'Assemblée comme cela fut fait au Parlement européen. On y verrait les pays abolitionnistes et les autres, les pays de liberté et les autres.

Les choses sont claires. Dans la majorité écrasante des démocraties occidentales, en Europe particulièrement, dans tous les pays où la liberté est inscrite dans les institutions et respectée dans la pratique, la peine de mort a disparu.

J'ai dit en Europe occidentale, mais il est significatif que vous ajoutiez les États-Unis. Le calque est presque complet. Dans les pays de liberté, la loi commune est l'abolition, c'est la peine de mort qui est l'exception.

Partout, dans le monde, et sans aucune exception, où triomphent la dictature et le mépris des droits de l'homme, partout vous y trouvez inscrite, en caractères sanglants, la peine de mort.

Voici la première évidence: dans les pays de liberté l'abolition est presque partout la règle ; dans les pays où règne la dictature, la peine de mort est partout pratiquée.

Ce partage du monde ne résulte pas d'une simple coïncidence, mais exprime une corrélation. La vraie signification politique de la peine de mort, c'est bien qu'elle procède de l'idée que l’État a le droit de disposer du citoyen jusqu'à lui retirer la vie. C'est par là que la peine de mort s'inscrit dans les systèmes totalitaires.

C'est par là même que vous retrouvez, dans la réalité judiciaire, et jusque dans celle qu'évoquait Raymond Forni, la vraie signification de la peine de mort. Dans la réalité judiciaire, qu'est-ce que la peine de mort? Ce sont douze hommes et femmes, deux jours d'audience, l'impossibilité d'aller jusqu'au fond des choses et le droit, ou le devoir, terrible, de trancher, en quelques quarts d'heure, parfois quelques minutes, le problème si difficile de la culpabilité, et, au-delà, de décider de la vie ou de la mort d'un autre être. Douze personnes, dans une démocratie, qui ont le droit de dire: celui-là doit vivre, celui-là doit mourir! Je le dis: cette conception de la justice ne peut être celle des pays de liberté, précisément pour ce qu'elle comporte de signification totalitaire.

Quant au droit de grâce, il convient, comme Raymond Forni l'a rappelé, de s'interroger à son sujet. Lorsque le roi représentait Dieu sur la terre, qu'il était oint par la volonté divine, le droit de grâce avait un fondement légitime. Dans une civilisation, dans une société dont les institutions sont imprégnées par la foi religieuse, on comprend aisément que le représentant de Dieu ait pu disposer du droit de vie ou de mort. Mais dans une république, dans une démocratie, quels que soient ses mérites, quelle que soit sa conscience, aucun homme, aucun pouvoir ne saurait disposer d'un tel droit sur quiconque en temps de paix.

Je sais qu'aujourd'hui et c'est là un problème majeur - certains voient dans la peine de mort une sorte de recours ultime, une forme de défense extrême de la démocratie contre la menace grave que constitue le terrorisme. La guillotine, pensent-ils, protégerait éventuellement la démocratie au lieu de la déshonorer.

Cet argument procède d'une méconnaissance complète de la réalité. En effet l'Histoire montre que s'il est un type de crime qui n'a jamais reculé devant la menace de mort, c'est le crime politique. Et, plus spécifiquement, s'il est un type de femme ou d'homme que la menace de la mort ne saurait faire reculer, c'est bien le terroriste. D'abord, parce qu'il l'affronte au cours de l'action violente ; ensuite parce qu'au fond de lui, il éprouve cette trouble fascination de la violence et de la mort, celle qu'on donne, mais aussi celle qu'on reçoit. Le terrorisme qui, pour moi, est un crime majeur contre la démocratie, et qui, s'il devait se lever dans ce pays, serait réprimé et poursuivi avec toute la fermeté requise, a pour cri de ralliement, quelle que soit l'idéologie qui l'anime. le terrible cri des fascistes de la guerre d'Espagne: «Viva la muerte!», «Vive la mort!» Alors, croire qu'on l'arrêtera avec la mort, c'est illusion.

Allons plus loin. Si, dans les démocraties voisines, pourtant en proie au terrorisme, on se refuse à rétablir la peine de mort, c'est, bien sûr, par exigence morale, mais aussi par raison politique. Vous savez en effet, qu'aux yeux de certains et surtout des jeunes, l'exécution du terroriste le transcende, le dépouille de ce qu'a été la réalité criminelle de ses actions, en fait une sorte de héros qui aurait été jusqu'au bout de sa course, qui, s'étant engagé au service d'une cause, aussi odieuse soit-elle, l'aurait servie jusqu'à la mort. Dès lors, apparaît le risque considérable, que précisément les hommes d’État des démocraties amies ont pesé, de voir se lever dans l'ombre, pour un terroriste exécuté, vingt jeunes gens égarés. Ainsi, loin de le combattre, la peine de mort nourrirait le terrorisme.

A cette considération de fait, il faut ajouter une donnée morale: utiliser contre les terroristes la peine de mort, c'est, pour une démocratie, faire siennes les valeurs de ces derniers. Quand, après l'avoir arrêté, après lui avoir extorqué des correspondances terribles, les terroristes, au terme d'une parodie dégradante de justice, exécutent celui qu'ils ont enlevé, non seulement ils commettent un crime odieux, mais ils tendent à la démocratie le piège le plus insidieux, celui d'une violence meurtrière qui, en forçant cette démocratie à recourir à la peine de mort, pourrait leur permettre de lui donner, par une sorte d'inversion des valeurs, le visage sanglant qui est le leur.

Cette tentation, il faut la refuser, sans jamais, pour autant, composer avec cette forme ultime de la violence, intolérable dans une démocratie, qu'est le terrorisme.

Mais lorsqu'on a dépouillé le problème de son aspect passionnel et qu'on veut aller jusqu'au bout de la lucidité, on constate que le choix entre le maintien et l'abolition de la peine de mort, c'est, en définitive, pour une société et pour chacun d'entre nous, un choix moral.

Je ne ferai pas usage de l'argument d'autorité, car ce serait malvenu au Parlement, et trop facile dans cette enceinte. Mais on ne peut pas ne pas relever que, dans les dernières années, se sont prononcés hautement contre la peine de mort, l'église catholique de France, le conseil de l'église réformée et le rabbinat. Comment ne pas souligner que toutes les grandes associations internationales qui militent de par le monde pour la défense des libertés et des droits de l'homme - Amnesty international, l'Association internationale des droits de l'homme, la Ligue des droits de l'homme - ont fait campagne pour que vienne l'abolition de la peine de mort.

Cette conjonction de tant de consciences religieuses ou laïques, hommes de Dieu et hommes de libertés, à une époque où l'on parle sans cesse de crise des valeurs morales, est significative.

Pour les partisans de la peine de mort, dont les abolitionnistes et moi-même avons toujours respecté le choix en notant à regret que la réciproque n'a pas toujours été vraie, la haine répondant souvent à ce qui n'était que l'expression d'une conviction profonde, celle que je respecterai toujours chez les hommes de liberté, pour les partisans de la peine de mort, disais-je, la mort du coupable est une exigence de justice. Pour eux, il est en effet des crimes trop atroces pour que leurs auteurs puissent les expier autrement qu'au prix de leur vie.

La mort et la souffrance des victimes, ce terrible malheur, exigeraient comme contrepartie nécessaire, impérative, une autre mort et une autre souffrance. A défaut, déclarait un ministre de la justice récent, l'angoisse et la passion suscitées dans la société par le crime ne seraient pas apaisées. Cela s'appelle, je crois, un sacrifice expiatoire. Et justice, pour les partisans de la peine de mort, ne serait pas faite si à la mort de la victime ne répondait pas, en écho, la mort du coupable.

Soyons clairs. Cela signifie simplement que la loi du talion demeurerait, à travers les millénaires, la loi nécessaire, unique de la justice humaine.

Du malheur et de la souffrance des victimes, j'ai, beaucoup plus que ceux qui s'en réclament, souvent mesuré dans ma vie l'étendue. Que le crime soit le point de rencontre, le lieu géométrique du malheur humain, je le sais mieux que personne. Malheur de la victime elle-même et, au-delà, malheur de ses parents et de ses proches. Malheur aussi des parents du criminel. Malheur enfin, bien souvent, de l'assassin. Oui, le crime est malheur, et il n'y a pas un homme, pas une femme de cœur, de raison, de responsabilité, qui ne souhaite d'abord le combattre.

Mais ressentir, au profond de soi-même, le malheur et la douleur des victimes, mais lutter de toutes les manières pour que la violence et le crime reculent dans notre société, cette sensibilité et ce combat ne sauraient impliquer la nécessaire mise à mort du coupable. Que les parents et les proches de la victime souhaitent cette mort, par réaction naturelle de l'être humain blessé, je le comprends, je le conçois. Mais c'est une réaction humaine, naturelle. Or tout le progrès historique de la justice a été de dépasser la vengeance privée. Et comment la dépasser, sinon d'abord en refusant la loi du talion?

La vérité est que, au plus profond des motivations de l'attachement à la peine de mort, on trouve, inavouée le plus souvent, la tentation de l'élimination. Ce qui paraît insupportable à beaucoup, c'est moins la vie du criminel emprisonné que la peur qu'il récidive un jour. Et ils pensent que la seule garantie, à cet égard, est que le criminel soit mis à mort par précaution.

Ainsi, dans cette conception, la justice tuerait moins par vengeance que par prudence. Au-delà de la justice d'expiation, apparaît donc la justice d'élimination, derrière la balance, la guillotine. L'assassin doit mourir toute simplement parce que, ainsi, il ne récidivera pas. Et tout paraît si simple, et tout paraît si juste!

Mais quand on accepte ou quand on prône la justice d'élimination, au nom de la justice, il faut bien savoir dans quelle voie on s'engage. Pour être acceptable, même pour ses partisans, la justice qui tue le criminel doit tuer en connaissance de cause. Notre justice, et c'est son honneur, ne tue pas les déments. Mais elle ne sait pas les identifier à coup sûr, et c'est à l'expertise psychiatrique, la plus aléatoire, la plus incertaine de toutes, que, dans la réalité judiciaire, on va s'en remettre. Que le verdict psychiatrique soit favorable à l'assassin, et il sera épargné. La société acceptera d'assumer le risque qu'il représente sans que quiconque s'en indigne. Mais que le verdict psychiatrique lui soit défavorable, et il sera exécuté. Quand on accepte la justice d'élimination, il faut que les responsables politiques mesurent dans quelle logique de l'Histoire on s'inscrit.

Je ne parle pas de sociétés où l'on élimine aussi bien les criminels que les déments, les opposants politiques que ceux dont on pense qu'ils seraient de nature à «polluer» le corps social. Non, je m'en tiens à la justice des pays qui vivent en démocratie.

Enfoui, terré, au coeur même de la justice d'élimination, veille le racisme secret. Si, en 1972, la Cour suprême des Etats-Unis a penché vers l'abolition, c'est essentiellement parce qu'elle avait constaté que 60 p. 100 des condamnés à mort étaient des noirs, alors qu'ils ne représentaient que 12 p. 100 de la population. Et pour un homme de justice, quel vertige! je baisse la voix et je me tourne vers vous tous pour rappeler qu'en France même, sur trente-six condamnations à mort définitives prononcées depuis 1945, on compte neuf étrangers, soit 25 p. 100, alors qu'ils ne représentent que 8 p. 100 de la population ; parmi eux cinq Maghrébins, alors qu'ils ne représentent que 2 p. 100 de la population. Depuis 1965, parmi les neuf condamnés à mort exécutés, on compte quatre étrangers, dont trois Maghrébins. Leurs crimes étaient-ils plus odieux que les autres ou bien paraissaient-ils plus graves parce que leurs auteurs, à cet instant, faisaient secrètement horreur? C'est une interrogation, ce n'est qu'une interrogation, mais elle est si pressante et si lancinante que seule l'abolition peut mettre fin à une interrogation qui nous interpelle avec tant de cruauté.

Il s'agit bien, en définitive, dans l'abolition, d'un choix fondamental, d'une certaine conception de l'homme et de la justice. Ceux qui veulent une justice qui tue, ceux-là sont animés par une double conviction: qu'il existe des hommes totalement coupables, c'est-à-dire des hommes totalement responsables de leurs actes, et qu'il peut y avoir une justice sûre de son infaillibilité au point de dire que celui-là peut vivre et que celui-là doit mourir.

A cet âge de ma vie, l'une et l'autre affirmations me paraissent également erronées. Aussi terribles, aussi odieux que soient leurs actes, il n'est point d'hommes en cette terre dont la culpabilité soit totale et dont il faille pour toujours désespérer totalement. Aussi prudente que soit la justice, aussi mesurés et angoissés que soient les femmes et les hommes qui jugent, la justice demeure humaine, donc faillible.

Et je ne parle pas seulement de l'erreur judiciaire absolue, quand, après une exécution, il se révèle, comme cela peut encore arriver, que le condamné à mort était innocent et qu'une société entière - c'est-à-dire nous tous - au nom de laquelle le verdict a été rendu, devient ainsi collectivement coupable puisque sa justice rend possible l'injustice suprême. Je parle aussi de l'incertitude et de la contradiction des décisions rendues qui font que les mêmes accusés, condamnés à mort une première fois, dont la condamnation est cassée pour vice de forme, sont de nouveau jugés et, bien qu'il s'agisse des mêmes faits, échappent, cette fois-ci, à la mort, comme si, en justice, la vie d'un homme se jouait au hasard d'une erreur de plume d'un greffier. Ou bien tels condamnés, pour des crimes moindres, seront exécutés, alors que d'autres. plus coupables, sauveront leur tête à la faveur de la passion de l'audience, du climat ou de l'emportement de tel ou tel.

Cette sorte de loterie judiciaire, quelle que soit la peine qu'on éprouve à prononcer ce mot quand il y va de la vie d'une femme ou d'un homme, est intolérable. Le plus haut magistrat de France, M. Aydalot, au terme d'une longue carrière tout entière consacrée à la justice et, pour la plupart de son activité, au parquet, disait qu'à la mesure de sa hasardeuse application, la peine de mort lui était devenue, à lui magistrat, insupportable. Parce qu'aucun homme n'est totalement responsable, parce qu'aucune justice ne peut être absolument infaillible, la peine de mort est moralement inacceptable. Pour ceux d'entre nous qui croient en Dieu, lui seul a le pouvoir de choisir l'heure de notre mort. Pour tous les abolitionnistes, il est impossible de reconnaître à la justice des hommes ce pouvoir de mort parce qu'ils savent qu'elle est faillible.

Le choix qui s'offre à vos consciences est donc clair: ou notre société refuse une justice qui tue et accepte d'assumer, au nom de ses valeurs fondamentales - celles qui l'ont faite grande et respectée entre toutes - la vie de ceux qui font horreur, déments ou criminels ou les deux à la fois, et c'est le choix de l'abolition ; ou cette société croit, en dépit de l'expérience des siècles, faire disparaître le crime avec le criminel, et c'est l'élimination.

Cette justice d'élimination, cette justice d'angoisse et de mort, décidée avec sa marge de hasard, nous la refusons. Nous la refusons parce qu'elle est pour nous l'anti-justice, parce qu'elle est la passion et la peur triomphant de la raison et de l'humanité.

J'en ai fini avec l'essentiel, avec l'esprit et l'inspiration de cette grande loi. Raymond Forni, tout à l'heure, en a dégagé les lignes directrices. Elles sont simples et précises.

Parce que l'abolition est un choix moral, il faut se prononcer en toute clarté. Le Gouvernement vous demande donc de voter l'abolition de la peine de mort sans l'assortir d'aucune restriction ni d'aucune réserve. Sans doute, des amendements seront déposés tendant à limiter le champ de l'abolition et à en exclure diverses catégories de crimes. Je comprends l'inspiration de ces amendements, mais le Gouvernement vous demandera de les rejeter.

D'abord parce que la formule «abolir hors les crimes odieux» ne recouvre en réalité qu'une déclaration en faveur de la peine de mort. Dans la réalité judiciaire, personne n'encourt la peine de mort hors des crimes odieux. Mieux vaut donc, dans ce cas-là, éviter les commodités de style et se déclarer partisan de la peine de mort.

Quant aux propositions d'exclusion de l'abolition au regard de la qualité des victimes, notamment au regard de leur faiblesse particulière ou des risques plus grands qu'elles encourent, le Gouvernement vous demandera également de les refuser, en dépit de la générosité qui les inspire.

Ces exclusions méconnaissent une évidence: toutes, je dis bien toutes, les victimes sont pitoyables et toutes appellent la même compassion. Sans doute, en chacun de nous, la mort de l'enfant ou du vieillard suscite plus aisément l'émotion que la mort d'une femme de trente ans ou d'un homme mûr chargé de responsabilités, mais, dans la réalité humaine, elle n'en est pas moins douloureuse, et toute discrimination à cet égard serait porteuse d'injustice!

S'agissant des policiers ou du personnel pénitentiaire, dont les organisations représentatives requièrent le maintien de la peine de mort à l'encontre de ceux qui attenteraient à la vie de leurs membres, le Gouvernement comprend parfaitement les préoccupations qui les animent, mais il demandera que ces amendements en soient rejetés.

La sécurité des personnels de police et du personnel pénitentiaire doit être assurée. Toutes les mesures nécessaires pour assurer leur protection doivent être prises, Mais, dans la France de la fin du xx° siècle, on ne confie pas à la guillotine le soin d'assurer la sécurité des policiers et des surveillants. Et quant à la sanction du crime qui les atteindrait, aussi légitime quelle soit, cette peine ne peut être, dans nos lois, plus grave que celle qui frapperait les auteurs de crimes commis à l'encontre d'autres victimes. Soyons clairs: il ne peut exister dans la justice française de privilège pénal au profit de quelque profession ou corps que ce soit. Je suis sûr que les personnels de police et les personnels pénitentiaires le comprendront. Qu'ils sachent que nous nous montrerons attentifs à leur sécurité sans jamais pour autant en faire un corps à part dans la République.

Dans le même dessein de clarté, le projet n'offre aucune disposition concernant une quelconque peine de remplacement.

Pour des raisons morales d'abord: la peine de mort est un supplice, et l'on ne remplace pas un supplice par un autre.

Pour des raisons de politique et de clarté législatives aussi: par peine de remplacement, l'on vise communément une période de sûreté, c'est-à-dire un délai inscrit dans la loi pendant lequel le condamné n'est pas susceptible de bénéficier d'une mesure de libération conditionnelle ou d'une quelconque suspension de sa peine. Une telle peine existe déjà dans notre droit et sa durée petit atteindre dix-huit années.

Si je demande à l'Assemblée de ne pas ouvrir, à cet égard, un débat tendant à modifier cette mesure de sûreté, c'est parce que, dans un délai de deux ans - délai relativement court au regard du processus d'édification de la loi pénale - le Gouvernement aura l'honneur de lui soumettre le projet d'un nouveau code pénal, un code pénal adapté à la société française de la fin du XXème siècle et, je l'espère, de l'horizon du XXIème siècle. A cette occasion, il conviendra que soit défini, établi, pesé par vous ce que doit être le système des peines pour la société française d'aujourd'hui et de demain. C'est pourquoi je vous demande de ne pas mêler au débat de principe sur l'abolition une discussion sur la peine de remplacement, ou plutôt sur la mesure de sûreté, parce que cette discussion serait à la fois inopportune et inutile.

Inopportune parce que, pour être harmonieux, le système des peines doit être pensé et défini en son entier, et non à la faveur d'un débat qui, par son objet même, se révèle nécessairement passionné et aboutirait à des solutions partielles.

Discussion inutile parce que la mesure de sûreté existante frappera à l'évidence tous ceux qui vont être condamnés à la peine de réclusion criminelle à perpétuité dans les deux ou trois années au plus qui s'écouleront avant que vous n'ayez, mesdames, messieurs les députés, défini notre système de peines et, que, par conséquent, la question de leur libération ne saurait en aucune façon se poser. Les législateurs que vous êtes savent bien que la définition inscrite dans le nouveau code s'appliquera à eux, soit par l'effet immédiat de la loi pénale plus douce, soit - si elle est plus sévère - parce qu'on ne saurait faire de discrimination et que le régime de libération conditionnelle sera le même pour tous les condamnés à perpétuité. Par conséquent, n'ouvrez pas maintenant cette discussion.

Pour les mêmes raisons de clarté et de simplicité, nous n'avons pas inséré dans le projet les dispositions relatives au temps de guerre, le Gouvernement sait bien que, quand le mépris de la vie, la violence mortelle deviennent la loi commune, quand certaines valeurs essentielles du temps de paix sont remplacées par d'autres qui expriment la primauté de la défense de la Patrie, alors le fondement même de l'abolition s'efface de la conscience collective pour la durée du conflit, et, bien entendu, l'abolition est alors entre parenthèses.

Il est apparu au Gouvernement qu'il était malvenu, au moment où vous décidiez enfin de l'abolition dans la France en paix qui est heureusement la nôtre, de débattre du domaine éventuel de la peine de mort en temps de guerre, une guerre que rien heureusement n'annonce. Ce sera au Gouvernement et au législateur, du temps de l'épreuve - si elle doit survenir - qu'il appartiendra d'y pourvoir, en même temps qu'aux nombreuses dispositions particulières qu'appelle une législation de guerre.

Mais arrêter les modalités d'une législation de guerre à cet instant où nous abolissons la peine de mort n'aurait point de sens. Ce serait hors de propos au moment où, après cent quatre vingt-dix ans de débat, vous allez enfin prononcer et décider de l'abolition.

J'en ai terminé.

Les propos que j'ai tenus, les raisons que j'ai avancées, votre cœur, votre conscience vous les avaient déjà dictés aussi bien qu'à moi. Je tenais simplement, à ce moment essentiel de notre histoire judiciaire, à les rappeler, au nom du Gouvernement.

Je sais que dans nos lois, tout dépend de votre volonté et de votre conscience. Je sais que beaucoup d'entre vous, dans la majorité comme dans l'opposition, ont lutté pour l'abolition. Je sais que le Parlement aurait pu aisément, de sa seule initiative, libérer nos lois de la peine de mort. Vous avez accepté que ce soit sur un projet du Gouvernement que soit soumise à vos votes l'abolition, associant ainsi le Gouvernement et moi-même à cette grande mesure. Laissez-moi vous en remercier.

Demain, grâce à vous la justice française ne sera plus une justice qui tue. Demain, grâce à vous, il n'y aura plus, pour notre honte commune, d'exécutions furtives, à l'aube, sous le dais noir, dans les prisons françaises. Demain, les pages sanglantes de notre justice seront tournées.

A cet instant plus qu'à aucun autre, j'ai le sentiment d'assumer mon ministère, au sens ancien, au sens noble, le plus noble qui soit, c'est-à-dire au sens de «service». Demain, vous voterez l'abolition de la peine de mort. Législateur français, de tout mon cœur, je vous en remercie.
"

Robert Badinter.
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Stoic & the Fish

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Sam 6 Juin 2015 - 20:25

ça fait plaisir de relire ça
ça me change de mon fond sonore habituel
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Brise-patte

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Lun 8 Juin 2015 - 21:20

Ca fait tellement du bien de lire ce genre de discourt.
Qui comme tu le soulignes, Stoïc Fish, change du fond sonore habituel.
Ca redonne tellement d'espoir
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postblue

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Lun 8 Juin 2015 - 23:57

« Personne, aucune puissance, aucun être humain, n’a le droit d’énoncer envers moi des exigences telles que mon désir de vivre vienne à s’étioler. »
Stig Dagerman,
Notre besoin de consolation est impossible à rassasier
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Trash Khan

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MessageSujet: Re: Sélections de discours   Mar 11 Aoû 2015 - 19:10

«La participation et le soutien du public contre les attaques homophobes dont je me suis plaint m'ont ému à un point que vous n'imaginez même pas. Je suis le témoignage d'une volonté de changement et de progrès. Mais tout ceci me dépasse et mon visage souillé sur une affiche nous affecte tous. Mais j'ai de la chance, car d'autres ne peuvent pas échapper à l'intolérance. Je suis à la fois frappé et inspiré par ces évènements»

Mika
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Sélections de discours
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